TPL_GK_LANG_MOBILE_MENU

A+ A A-

YANNIS MOURELOS: LA GRÈCE ET LA GUERRE

Το παρόν κείμενο είναι στα γαλλικά (παρακάτω μπορείτε να το βρείτε σε pdf)

κατεβάστε το pdf εδώ

LE FRONT D’ORIENT DANS LA GRANDE GUERRE. ENJEUX ET STRATÉGIES En ces années de commémoration du centenaire, il faut bien se rendre à l’évidence : dans le contexte de la Grande Guerre, Salonique n’est qu’un théâtre marginal. La mission de celui-ci se présente sous des traits plutôt modestes : se mettre en situation de s’engager afin de faciliter les opérations des autres fronts. A travers l’ouverture et l’organisation stratégique de ce théâtre, modelées toutes deux au gré des circonstances, c’est le principe même de la conduite de la guerre qui se met en vigueur avec ses multiples prolongements : le jeu complexe des alliances, la difficulté à établir une ligne d’action commune à longue échéance à cause de la diversité des intérêts en jeu, les courants internes de la vie politique et leur impact sur le processus décisionnel, la stratégie périphérique avec l’importance accordée aux fronts secondaires dans le contexte d’un conflit généralisé, l’unité de commandement, bref, des composantes éternelles de toute guerre de coalition. Quelle est la justification de la présence d’un corps expéditionnaire allié à Salonique ? Jean Delmas en détermine successivement plusieurs1 . La justification initiale est simple : voler au secours des Serbes, dont la situation devient intenable lorsque la Bulgarie entre en guerre en octobre 1915. A la lumière de la défaillance serbe, deux mois plus tard, et devant l’impossibilité d’établir la jonction sur le Haut-Vardar, les avis divergent quant à l’avenir de l’expédition. A Paris, les partisans de la stratégie indirecte se prononcent en faveur du maintien et de l’organisation du dispositif allié dans les envi- 1. J. Delmas, « Les opérations militaires sur le front de Macédoine », in La France et la Grèce dans la Grande Guerre. Actes du colloque tenu en novembre 1989 à Thessalonique, Y. Mourélos éd., Paris-Thessalonique, 1992, p. 3-11. 262 YANNIS MOURÉLOS rons de Salonique. La valeur principale de cette région, disent-ils, est plutôt celle d’une place forte de défense, permettant d’entreprendre des actions offensives en temps et lieu opportuns. Choix d’autant plus impératif qu’il permet de se mettre à l’abri de tout fléchissement intempestif de la Roumanie et de la Grèce, fournissant à l’adversaire l’occasion de réaliser ses ambitions impérialistes en Orient. On reproche même au gouvernement d’assister inactif à l’anéantissement de la Serbie. Menés par Clemenceau, les « Occidentaux » s’opposent, quant à eux, à tout engagement prématuré, même dans le cas favorable, peu probable pourtant, d’un alignement grec. Faisant l’objet d’attaques de tous les côtés, le gouvernement Viviani est remplacé, fin octobre, par un cabinet Briand, mieux disposé face à un éventuel maintien de l’expédition2 . C’est un refrain tout différent que l’on entonne sur les bords de la Tamise. Chercher la victoire sur le théâtre principal en y consacrant le maximum des moyens disponibles, limiter, par ailleurs, l’effort en Orient à la stricte défense des possessions britanniques, telle est l’idée maîtresse devant présider à la direction des opérations. C’est l’avis d’Asquith, Balfour et Curzon. Colonial de carrière et résolument opposé au principe des side shows (théâtres secondaires), Kitchener suggère le repli sur l’Égypte, où il compte pouvoir réunir quinze divisions, une partie desquelles proviendrait justement des Balkans3 . Seule une minorité guidée par Lloyd-George se prononce en faveur d’un envoi de renforts en Macédoine4 . Aristide Briand a toutes les peines du monde à faire en sorte que son projet l’emporte. Il y parvient, mais de justesse, en mettant en avant un argument de poids : cela permettra d’exercer une pression sur la Grèce, très attachée à une neutralité incertaine et équivoque, et tâcher de l’entraîner dans la coalition de l’Entente. Le problème fera de nouveau l’objet d’un tour d’horizon entre Français et Britanniques du 9 au 11 décembre 1915 à Paris, où le gouvernement de Sa Gracieuse Majesté dépêche d’urgence les deux 2. Y. Mourélos, « Le front d’Orient en 1916. Enjeux et stratégies », in The Salonica Theatre of Operations and the Outcome of the Great War, actes du colloque international organisé par l’Institute for Balkan Studies et the National Research Foundation Eleutherios K. Venizelos, Thessalonique, 16-18 avril, 2002, Thessalonique, 2005, p. 38. 3. M. Larcher, La Grande Guerre dans les Balkans, Paris, 1929, p. 101. 4. D. Lloyd-George, War Memoirs, t. 2, Londres, 1933, p. 531 et t. 4, p. 3200. LE FRONT D’ORIENT DANS LA GRANDE GUERRE. ENJEUX ET STRATÉGIES 263 ministres compétents, Grey et Kitchener, avec pleins pouvoirs pour fixer les mesures à prendre en vue d’une retraite des forces alliées et de la mise en état de la défense de la ville même de Salonique. On tombe d’accord sur la nécessité d’occuper les positions stratégiques autour de la ville sans préjuger de la durée, plus ou moins longue, de l’occupation. Formule qui ménage toutes les hypothèses, mais qui dissimule à peine le malaise anglais5 . C’est ainsi que, au cours du même mois de décembre, le corps expéditionnaire exécute un mouvement de repli, tout en se groupant à l’intérieur d’un périmètre autour de Salonique. Envoyé sur place en mission spéciale, le général de Castelnau conclut à la possibilité de tenir les positions occupées6 . Reste à régler la question de l’unité de commandement. Théoriquement, celui-ci est assuré à la fois par le général commandant en chef de l’armée française d’Orient, par le commandant supérieur des forces britanniques dans le même secteur et par le vice-amiral commandant l’escadre des Dardanelles. La campagne de Serbie, où le rôle de chaque associé avait été déterminé par Joffre, n’étant plus en cours, l’unité de commandement s’impose. Une étape dans ce sens semble avoir été franchie lors de l’inspection du général de Castelnau. L’ordre était parvenu de Londres au commandement britannique local de déférer aux propositions de l’émissaire en matière d’organisation défensive de la place. Nulle part ailleurs que sur un terrain étroit, où les effectifs sont limités, dont la défense peut dépendre de la rapidité de concentration de tous les moyens sur le point de l’attaque, la question ne se pose. Pressenti dans ce sens le 23 décembre, Londres acquiesce. Il se déclare, par surcroît, disposé à passer outre au principe d’après lequel la supériorité numérique comporte l’exercice du commandement (le contingent britannique étant à l’époque le plus nombreux), « en raison de l’influence prépondérante de la France dans les décisions concernant les opérations »7 . Transfert judicieux de responsabilités ? 5. Ministère de la Guerre, Les armées françaises dans la Grande Guerre (dorénavant AFGG), vol. VIII, t. 1, annexe 3, N° 850 ; M. Larcher, op. cit. (n. 3), p. 104 sqq. ; W. Robertson, Conduite générale de la guerre, Paris, 1929, p. 429 sqq. 6. AFGG VIII, 1, 3, nos 1013, 1027 ; Service historique de la Défense (section Armée de Terre), carton 5 N 147, « Rapport du général de Castelnau sur la défense de Salonique, 24 et 25 décembre 1915 » ; M. Sarrail, Mon commandement en Orient, Paris, 1920, p. 71 sqq. 7. AFGG, VIII, 1, 3, nos 1017, 1054 et 1057. 264 YANNIS MOURÉLOS Manœuvre habile permettant un futur désengagement militaire ? Quoi qu’il en soit, le commandement sur le front d’Orient sera unifié à partir de janvier 1916 et son titulaire français (Sarrail, puis Guillaumat et Franchet d’Espèrey ; fig. 1-3) procède désormais comme s’il était unique et intégré8 . Une fois le corps expéditionnaire maintenu sur place, il faut bien lui assigner une mission. C’est la deuxième justification de la présence militaire alliée dans cette région. Cette mission se dresse comme suit : causer à l’adversaire le maximum d’inquiétude par la menace constante d’une attaque partant de Salonique. C’est du bluff pur et simple aussi longtemps que cette action ne se traduit pas par une préparation réelle d’offensive, ce qui présuppose un réajustement favorable des forces en présence. En somme, la question est plus politique que militaire, la nouvelle donnée dans cette affaire étant désormais la Roumanie avec qui la coalition de l’Entente engage des pourparlers qui traînent en longueur. A la volonté d’établir un front oriental continu exprimée par Paris, Bucarest oppose sa préférence en faveur d’une offensive en direction de la Transylvanie. Ainsi, la fonction attribuée à l’armée d’Orient varie-t-elle selon les diverses hypothèses. Protagoniste dans le cadre d’un effort simultané, destiné à faire sauter le maillon bulgare, elle se voit automatiquement reléguée au second rang, chargée d’une simple manœuvre de diversion : enchaîner la liberté d’action de l’armée bulgare pour permettre à son homologue roumaine de se concentrer et pouvoir passer en action face aux Autrichiens9 . L’attaque allemande sur Verdun bouleverse la situation. Le commandement de Salonique reçoit l’ordre d’envisager une action agressive, destinée à fixer l’adversaire, ce qui soulagerait indirectement le front français. Pour les Britanniques, absorbés par leurs problèmes en Mésopotamie, pareille initiative est hors de question. De ce fait, 8. J.-C. Allain, « Le commandement unifié sur le front d’Orient. Théorie et pratique en 1918 », in Guerres mondiales et Conflits contemporains, no 168, Paris, 1992, p. 38. Sur la question du commandement, consulter également G. Terrail dit « Mermeix », Le commandement unique. Sarrail et les armées d’Orient, Paris, 1920, ainsi que la thèse volumineuse de G. Fassy, Le haut-commandement français en Orient (1915-1918), Paris, 2003. 9. J. Delmas, « Les problèmes logistiques de l’armée roumaine, 1916-1917 », in Les Fronts Invisibles, Nancy, s. d., p. 143 sqq. LE FRONT D’ORIENT DANS LA GRANDE GUERRE. ENJEUX ET STRATÉGIES 265 Fig. 1 – Maurice Sarrail (1856-1929). Fig. 2. – Adolphe Guillaumat (1863-1940). Fig. 3. – Louis Franchet d’Espèrey (1856-1942). 266 YANNIS MOURÉLOS Sarrail est sollicité pour faire savoir s’il s’estime en mesure de remplir cette mission avec la seule participation des forces françaises et serbes. Celui-ci répond que l’exécution comportera une préparation méthodique et lente. Autrement dit, l’armée d’Orient est fatiguée. L’état sanitaire (paludisme en particulier) a brusquement fléchi et son moral s’en trouve atteint. Malgré l’affaiblissement, le commandant en chef conçoit un plan rationnel avec ou sans le concours des contingents britanniques, qui consiste à prendre pied sur la frontière, mais sur un front agressif aussi étendu que possible. En attirant son dispositif, il espère pouvoir retenir le maximum des forces bulgares. L’attaque principale aurait lieu sur la rive droite du Vardar, des attaques de diversion dans la plaine, au pied du mont Bélès. Les Serbes s’engageraient vers l’ouest, en direction de Monastir. On espère, ainsi, obtenir un succès local, permettant de s’orienter et marcher vers l’avance roumaine10. Cette réponse n’a vraiment pas de quoi satisfaire. Cependant, Paris baigne dans l’optimisme. L’offensive victorieuse des Russes en Galicie et en Volhynie, le recul des Autrichiens en Italie, le développement de la bataille de la Somme justifient, dit-on, un nouvel examen de la question de l’offensive dans les Balkans. En tout cas, la Roumanie semble assurée contre toute attaque sur son flanc méridional11. En conclusion, il suffit de faire agir l’armée d’Orient contre les Bulgares et toutes les principales conditions formulées par la Roumanie pour se joindre à l’Entente se trouveraient remplies. A lire Robertson, le nouveau chef de l’EMG !mpérial, « comme lors d’autres occasions d’examen des affaires de Salonique, les ministres français considéraient beaucoup trop les avantages et beaucoup trop peu les inconvénients ». Il ne faut guère, poursuit-il dans un effort destiné à modérer l’élan de Paris, perdre de vue que toute action entreprise sur les pourtours doit, en fait comme en principe, être subordonnée aux opérations sur les fronts principaux dont les besoins en hommes et en munitions doivent être satisfaits avant tout autre. En conséquence, 10. AFGG, VIII, 1, 3, n°s 1349, 1351, 1381, 1387. Y. Mourélos, op. cit. (n. 2), p. 44-49 ; M. Sarrail, op. cit. (n. 6), p. 135 sqq. 11. J. Delmas, « La place de la Roumanie dans la stratégie française (1915- 1916) » (communication présentée dans le cadre du colloque international d’histoire militaire, tenu à Bucarest et à Sibiu en septembre 1996). LE FRONT D’ORIENT DANS LA GRANDE GUERRE. ENJEUX ET STRATÉGIES 267 l’étendue de la coopération sera proportionnée à la puissance et au degré d’organisation des contingents britanniques dans le secteur de Salonique12. Réunis à Chantilly le 22 juillet 1916, les hauts-commandements français et britannique trancheront par un compromis : initialement, la mission à remplir par les armées alliées en Orient consiste à couvrir la mobilisation roumaine par des opérations sur toute la longueur de la frontière grecque. Ultérieurement, lorsque la Roumanie aura commencé ses opérations au sud du Danube, l’armée d’Orient, combinant son action avec les forces russo-roumaines, s’efforcera de réaliser la destruction de l’armée bulgare. Autrement dit, la nouvelle mission assignée au corps expéditionnaire allié, une fois de plus, ne dépasse pas les normes d’une simple manœuvre de diversion13. A peine fermées à Londres, les écluses s’ouvrent, en revanche, du côté de Bucarest. Non seulement l’armée d’Orient doit-elle participer au complet aux opérations, mais on parvient à subordonner l’entrée en guerre de la Roumanie au déclenchement de cette offensive. Dans la convention militaire du 17 août, il est spécifié que les forces de Salonique attaqueront le 20 août, l’armée roumaine n’entrant en campagne qu’une semaine plus tard14. Comble d’infortune, ce sont les Bulgares qui anticipent en attaquant dès le 18 sur toute la longueur du front. La réaction alliée sera extrêmement lente, la ville de Monastir n’étant atteinte qu’en novembre. L’attitude docile des autorités helléniques à l’égard des Germano-Bulgares dans la partie orientale de la Macédoine pose, en même temps, pour le corps expéditionnaire un problème persistant de sécurité. L’effondrement roumain, en décembre, bouleverse la situation. Le camp retranché de Salonique redevient ce qu’il était auparavant : le plus grand camp d’internement allemand. Une lueur d’espoir persiste, malgré tout. La crise interne de la vie politique grecque constituera la troisième et dernière justification de la présence alliée à Salonique. Une brèche qui sera exploitée à fond grâce 12. AFGG, VIII, 1, 3, n°s 1374, 1376, 1377, 1382, 1384. W. Robertson, op. cit. (n. 5), p. 445. 13. Ibid., n° 1392 ; ministère des Affaires étrangères, série Guerre 1914-1918, carton no 989 ; protocole sur les conditions d’entrée en guerre de la Roumanie signé le 11 août 1916 au quai d’Orsay entre la France et la Grande-Bretagne. 14. AFGG, VIII, 1, 3, no 1457, texte de la convention militaire du 4-17 août 1916 entre la France, la Grande-Bretagne, l’Italie et la Russie. 268 YANNIS MOURÉLOS à une dynamique implacable et à des moyens déconcertants, dans un effort d’entraîner en guerre un pays dont on estime préférable de l’avoir à ses côtés, plutôt que de le maintenir dans une neutralité incertaine et équivoque. Exemple typique de diplomatie conjoncturelle et inégale. Quiconque scrute plus attentivement doit nécessairement tenir compte de certaines composantes qui font de l’affaire grecque des années 1914-1918 un cas hors pair, à commencer par la question de la neutralité. Prêchée par la société conservatrice et, en grande partie, germanophile, cette neutralité n’est, en fin de compte, que simple choix tactique, produit d’une réflexion mûrie sur les conséquences d’un alignement éventuel aux côtés des empires centraux et sur les dangers d’une riposte dynamique provenant du camp adverse. La nature du dialogue engagé par les puissances de l’Entente constitue le deuxième volet de cette étrange neutralité grecque. Elle en forme, en quelque sens, le contrepoids. En effet, à partir de 1916, on ne procède que par ultimata remis aux autorités d’Athènes sous la menace des canons de l’escadre. Langage surprenant à l’égard d’un pays neutre ! Sans doute se voit-il justifié par la présence militaire alliée dans le Nord du pays et par les problèmes découlant de la sécurité de l’armée d’Orient. Il reste, néanmoins, que l’on assiste à une dynamique implacable : on ficelle progressivement le pays, on le prive de ses moyens de résistance et on l’engage de vive force dans la voie de l’intervention armée. Ultime point de référence, la crise elle-même. Sociale à l’origine, politique par la suite, constitutionnelle, enfin, à partir du moment où, dans un effort pour consolider sa propre position face à une classe moyenne en pleine mutation depuis la fin du xixe siècle, le roi Constantin s’acquittera délibérément de ses fonctions de surarbitre afin de se lancer, en tant que chef de parti, dans l’arène des conflits politiques. Cette crise se verra amplifiée par le jeu dangereux d’un homme politique, Éleuthérios Vénizélos, qui n’hésitera guère à torpiller un régime national de l’intérieur en relation étroite avec la coalition de l’Entente. Propagande et action subversive serviront de pointe à la réalisation de cette politique. Quand la propagande détient le monopole de l’information, elle tisse un réseau de pressions psychologiques qui fait que le monde se débat dans un climat d’artifices, de fausseté et d’arbitraire. Elle dégénère graduellement en un art subtil de persuasion qui prétend modeler à son gré le vrai ou le faux. En même temps, elle laisse du champ libre aux improvisations de quelque provocateur insidieux, agent de renseignements. C’est très exactement ce qui se LE FRONT D’ORIENT DANS LA GRANDE GUERRE. ENJEUX ET STRATÉGIES 269 produira en Grèce15. Face à une propagande allemande solide, coû- teuse et à direction unique, les Français n’ont à opposer, en Grèce, qu’une activité ponctuelle, conduite sans concentration par différents services. Pourtant, comme Jean-Claude Montant le signale fort bien, la partie sera gagnée grâce au rôle des auxiliaires. La dynamique de la propagande française, propagande de contre-offensive, sera donnée non par les diplomates, mais par les attachés militaires et navals, mieux entraînés dans ce genre d’action16. La question paraît, donc, incontournable. L’immixtion alliée dans les affaires internes grecques constitue-t-elle un exemple d’expansion impérialiste ou, tout simplement, une relation dictée par les nécessités d’une guerre ? La réponse n’est pas facile. Tout compte fait, c’est la deuxième explication qui devrait l’emporter. La manifestation la plus éclatante en est l’abolition, dans les mois qui suivent l’entrée en guerre du pays, de tous les contrôles institués à l’intérieur du territoire hellé- nique, restituant au pays son indépendance administrative, politique et militaire tout en lui permettant, ainsi, de reconquérir son identité. On y voit, incontestablement, les signes d’une diplomatie conjoncturelle. Quoi qu’il en soit, l’adhésion finale de la Grèce, en juillet 1917, modifie les données stratégiques. Salonique peut, désormais, servir de base de départ pour des opérations plus ambitieuses. C’est justement la tâche confiée aux deux successeurs de Sarrail à la tête de l’armée d’Orient : Guillaumat et Franchet d’Espèrey (fig. 2 et 3). Le premier met en chantier une opération combinée, à objectifs limités, le long du Vardar et sur la Strouma, qu’il pense, néanmoins, ne pouvoir lancer avant l’automne 1918. Son commandement atteint à peine une durée de six mois. Du coup, il est considéré comme étant transitoire. A tort ! Pendant son court séjour à Salonique, Guillaumat procède à une réorganisation radicale du commandement des Armées alliées d’Orient, étape essentielle, voire même déterminante, pour 15. Sur l’activité du Service de Renseignements, consulter N. Dujin, « Un attaché naval dans la Grande Guerre. Le commandant de Roquefeuil à Athènes (1915-1917 », Guerres mondiales et Conflits contemporains 224, 2006, p. 95-109, et Y. Mourélos, « A l’ombre de l’Acropole. Espionnage et contrainte politique en Grèce pendant la Grande Guerre », Relations internationales 78, 1994, p. 175-184. 16. J.-Cl. Montant, «Les attachés navals français au début du xxe siècle », Relations internationales 60, 1989, p.424-442, et, du même, « Aspects de la propagande française en Grèce pendant la Première Guerre mondiale », in La France et la Grèce dans la Grande Guerre, Thessalonique, 1992, p. 61-87. 270 YANNIS MOURÉLOS comprendre l’issue victorieuse des opérations militaires dans ce secteur. Grâce au travail de fond, qui a précédé son arrivée sur les lieux, Franchet d’Espèrey parvient à actionner les forces placées sous ses ordres comme un seul ensemble, chose qui ne s’était jamais produite auparavant17. Le 27 mai 1918, une nouvelle offensive allemande se déclenche près de l’Aisne, à partir du Chemin des Dames, où, l’année précédente, les Français avaient échoué dans une attaque meurtrière. L’offensive s’arrête pourtant dix jours plus tard, en raison de l’épuisement des assaillants, mais ceux-ci ont avancé de 45 km, enlevé Château-Thierry et sont à une distance de 70 km seulement de la capitale. Clemenceau rappelle en catastrophe Guillaumat à Paris, un des rares généraux en qui il a toute confiance. Le général Franchet d’Espèrey, qui commandait justement le groupe d’Armées dans le secteur du front où la percée allemande s’était produite, est envoyé à Salonique, presque en mission de disgrâce. Pendant la première quinzaine du mois de juillet, le nouveau commandant en chef élabore un plan d’attaque générale sur le front des Balkans. Cette fois-ci, l’action principale de rupture aura lieu là où personne ne l’attend, c’est-à-dire dans le secteur central du front, en pleine montagne et face à des positions adverses fortifiées et bien taillées dans le rocher. Le choix de Franchet d’Espèrey correspond à sa volonté de menacer directement les voies de communication de l’armée bulgare, celle de la vallée du Vardar et celle de l’axe Monastir-Prilep-Gradsko. De son côté, Clemenceau tient à exploiter militairement aussi bien que politiquement un éventuel succès rapide de l’offensive, au-delà de la mise hors cause de la Bulgarie, maillon le plus faible du dispositif ennemi dans les Balkans18. L’offensive est déclenchée le 14 septembre par une préparation foudroyante d’artillerie. Cette attaque ouvre immédiatement des brèches, à travers lesquelles les fantassins s’infiltrent dès le lendemain. A la tombée de la nuit, le 16 septembre, la brèche mesure une profondeur de 25 km sur une longueur de 11 km. Succès qui dépasse les prévisions les 17. G. Fassy, « La réorganisation du commandement des Armées alliées d’Orient par le général Guillaumat (janvier-mai 1918) », in The Salonica Theatre of Operations and the Outcome of the Great War, op. cit. (n. 2), p. 143-152. 18. B. Hamard, « Le rôle des troupes de Salonique dans la victoire alliée de 1918 », in The Salonica Theatre of Operations and the Outcome of the Great War, op. cit. (n. 2), p. 309-319. LE FRONT D’ORIENT DANS LA GRANDE GUERRE. ENJEUX ET STRATÉGIES 271 plus optimistes. Entre le 15 et le 23, l’avancée est de l’ordre de 50 km de profondeur sur l’ensemble du front. Avant la fin du mois, Français et Serbes atteignent la ville d’Uskub, alors que sur leur droite, les unités britanniques et grecques pénètrent en profondeur à l’intérieur du territoire bulgare. Le 27, le gouvernement de Sofia demande un armistice. Il sera signé le surlendemain à Salonique et entrera en vigueur à partir du 30, à 12h00. C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Un mois plus tard, le 30 octobre, à Moudros, c’est le tour de l’Empire ottoman. Suivront, en l’espace de quelques jours seulement, l’Autriche-Hongrie, le 3 novembre, à Villa Giusti et, finalement, l’Allemagne, le 11 novembre, à Rethondes. La coalition des empires centraux, nous affirme Jean-Claude Allain, se désintègre dans l’ordre inverse de sa formation, illustrant, avant même son énoncé, la théorie des dominos19. Ainsi, d’un front secondaire est partie une attaque qui s’avère capitale dans la conclusion de la Grande Guerre. Franchet d’Espèrey lui doit son bâton de maréchal. Il est l’instigateur d’une manoeuvre audacieuse, dirige personnellement cette manoeuvre et lui imprime une vitesse qui bouscule l’adversaire et l’empêche de se regrouper. Il obtient la décision par une rupture de front, réalisée en pleine montagne, suivie d’une exploitation rapide dans la brèche qui dépasse toute prévision. Une véritable guerre de mouvement en somme. Franchet d’Espèrey réalise, en l’occurrence, un rêve caressé vainement par ses collègues français, britanniques, voire même allemands sur le front principal, pendant quatre longues et sanglantes années de guerre de tranchées presque inutile20. Se concentrer, donc, à l’ouest, tout en menant quelques actions isolées sur les pourtours, renforcées, il faut bien le reconnaître, par une dose certaine d’improvisation, telle est la mission assignée au théâtre secondaire de Salonique, qui l’est, certes, dans cette perspective, tout en se révélant fort essentiel dans l’application d’une stratégie de victoire. Yannis Mourélos

back to top

ΣΠΙΤΙ ΤΗΣ ΚΥΠΡΟΥ:

Σπίτι της Κύπρου
Εταιρεία Μελέτης Έργου Ιωάννη Καποδίστρια 
Στις 11/1/2016 υπεγράφη Πρωτόκολλο  Συνεργασίας  μεταξύ των δύο φορέων.

ΣΥΝΕΡΓΑΣΙΕΣ

Υπουργείο Εξωτερικών
Ιερά Σύνοδος Εκκλησίας της Ελλάδος
Εθνικό και Καποδιστριακό Παν/μιο Αθηνών)
περισσότερα >>>